{"id":801,"date":"2024-03-05T23:42:11","date_gmt":"2024-03-05T22:42:11","guid":{"rendered":"https:\/\/arrascompostelle.fr\/?p=801"},"modified":"2026-01-19T22:18:24","modified_gmt":"2026-01-19T21:18:24","slug":"lille-terre-de-moulins","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/arrascompostelle.fr\/?p=801","title":{"rendered":"Lille : Terre de moulins"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p><b><i><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/arrascompostelle.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/lille-terre-de-moulins-214x300.jpg\" alt=\"\" width=\"214\" height=\"300\"><br><\/i><\/b><\/p><p><b><i>\u00ab\u00a0Lille : terre de moulins\u00a0\u00bb. Ce titre peut sembler pr\u00e9somptueux pour le lillois d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, m\u00eame si l&rsquo;un des quartiers de la ville se nomme Moulins-Lille. Or combien de communes ne poss\u00e8dent-elles pas un lieu-dit Le Moulin ? Il est donc tout \u00e0 fait normal que Lille ait le sien. Mais qui peut s&rsquo;imaginer ces moulins dans la ville maintenant compl\u00e8tement urbanis\u00e9e ? Il faut sortir les archives, les anciens plans, pour d\u00e9couvrir ces dizaines de moulins \u00e0 vent, 111 exactement en 1829, \u00e0 l&rsquo;apog\u00e9e de leur gloire, tous situ\u00e9s dans les vastes plaines qu&rsquo;\u00e9taient \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque les villages de Wazemmes, Esquermes et Fives.<\/i><\/b><\/p>\n<p><\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p>A ce chiffre de 111 moulins \u00e0 vent il faut ajouter 3 moulins \u00e0 eau \u00e0 bl\u00e9. Par la suite, un moulin \u00e0 vent \u00e0 scier le bois est construit \u00e0 Esquermes, deux moulins \u00e0 vent \u00e0 huile et un moulin \u00e0 eau sous la Porte de Gand.<br>Et n&rsquo;oublions pas la centaine de moulins dans les communes voisines \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de Lille en venant de Paris. Cette v\u00e9ritable for\u00eat d&rsquo;ailes tournoyantes ne pouvaient que surprendre les voyageurs, dont certains ont laiss\u00e9 leurs impressions. Napol\u00e9on lui-m\u00eame s&rsquo;en extasia lors de son d\u00e9placement \u00e0 Lille le 22 mai 1810. Nous en citons deux in-extenso, qui d\u00e9crivent bien le formidable spectacle que devaient repr\u00e9senter cette multitude d&rsquo;usines. Le premier est paru dans l&rsquo;Echo du Nord du lundi 13 septembre 1819 et date du 10 du m\u00eame mois :<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0A Monsieur le R\u00e9dacteur de l&rsquo;Echo du Nord.<br>Monsieur,<br>Je suis de Bordeaux ; j&rsquo;en arrive par la route de Flandre ; j&rsquo;avais entendu plusieurs de mes compatriotes citer avec enthousiasme cette grande quantit\u00e9 de moulins qui rendent Lille ma\u00eetresse d&rsquo;une des plus belles branches du commerce. Arriv\u00e9 \u00e0 la hauteur de Lesquin, je descendis de voiture pour jouir de ce magnifique tableau de la prosp\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une grande ville ; j&rsquo;\u00e9tais en extase : que d&rsquo;industrie ! quelle richesse ! m&rsquo;\u00e9criai-je. Oui, quelle richesse ! reprit un homme qui avait entendu mon exclamation ; quelle richesse ! mais dans dix ans\u2026- Eh bien ! dans dix ans ? &#8211; Oui, monsieur, et peut-\u00eatre avant, cette richesse aura disparu ; ces moulins, qui font aujourd&rsquo;hui l&rsquo;admiration des \u00e9trangers, ces moulins auront cess\u00e9 de tourner ; leurs d\u00e9bris attesteront tout-\u00e0-la-fois et les effets de la cupidit\u00e9, et la mis\u00e8re de leurs anciens propri\u00e9taires. Voyez-vous cette vapeur qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve d&rsquo;une maison de la ville ?- Sans doute, je la vois. &#8211; Eh bien ! cette vapeur fait mouvoir une machine qui remplace dix, vingt de ces moulins, et qui les remplacera bient\u00f4t tous, changeant en monopole, le commerce qui faisait vivre tout le pays : et nous, le retour \u00e0 la main, la besace sur l&rsquo;\u00e9paule\u2026 la mis\u00e8re la plus affreuse. &#8211; Comment ? mon ami ! et personne n&rsquo;a fait de r\u00e9clamation ?- Oui, des r\u00e9clamations\u2026 -Et l&rsquo;Echo n&rsquo;a pas r\u00e9p\u00e9t\u00e9 la complainte &#8211; Mon bon monsieur, nous n&rsquo;avons pas ci d&rsquo;\u00e9cho, le pays est si plat ! &#8211; Dans toute autre circonstance, j&rsquo;aurais ri de sa m\u00e9prise. P\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de ce que cet homme honn\u00eate et de bon sens venait de me dire, je marchais en silence : il le rompit en m&rsquo;offrant obligeamment de me faire voir l&rsquo;int\u00e9rieur de quelques-uns de ces moulins ; j&rsquo;acceptai son offre avec plaisir, et surtout j&rsquo;entendis les m\u00eames plaintes contre la<\/i> machine qu&rsquo;ils appelaient infernale. Monsieur l&rsquo;Echo ! que n&rsquo;\u00e9tiez-vous, comme moi, \u00e0 la hauteur de Lesquin, pour r\u00e9p\u00e9ter le cri du d\u00e9sespoir de mille familles, que cette machine \u00e0 vapeur menace de plonger dans la mis\u00e8re !<\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p>C<i>ependant, remontant en voiture, et revenu d&rsquo;un premier mouvement, dont je me d\u00e9fie toujours, je me livrai aux r\u00e9flexions suivantes : ces bonnes gens se plaignent, dans leur int\u00e9r\u00eat, contre un entrepreneur qui agit dans le sien ; l&rsquo;industrie, fille de la libert\u00e9, ne peut recevoir d&rsquo;entraves. Si l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 au cri du Sieur \u00e0 la main, contre la premi\u00e8re machine \u00e0 filer le coton, nous serions encore tributaires des fabriques \u00e9trang\u00e8res ; ces premi\u00e8res machines se perfectionnant, nous avons remplac\u00e9 les bras qui les faisaient mouvoir par des chevaux, et les chevaux sont remplac\u00e9s aujourd&rsquo;hui par des pompes \u00e0 vapeur. Pourquoi ne pas faire aussi l&rsquo;huile avec ses moyens ?\u2026 Quelle diff\u00e9rence ! Le coton, mati\u00e8re exotique, arrive dans tous les ports, se file dans tous les pays ; nous devons donc n\u00e9cessairement employer les m\u00eames machines que nos voisins, et les perfectionner \u00e0 l&rsquo;infini. Ces machines d&rsquo;ailleurs, en rempla\u00e7ant les bras Rieurs, alimentent les bras tisserands ; plus elles se perfectionnent, plus elles augmentent la valeur de la mati\u00e8re premi\u00e8re, et plus elles jettent dans le commerce de tissus pr\u00e9cieux ;&rsquo;elles tentent le luxe en l&rsquo;alimentant, et telles de nos aimables \u00e9l\u00e9gantes a enrichi, cette ann\u00e9e, sa garde-robe d&rsquo;une mousseline \u00e0 cent \u00e9cus, qui n&rsquo;aura de repos que lorsqu&rsquo;elle aura rencontr\u00e9 une de vingt-cinq louis. Voil\u00e0 qui prouve en faveur du perfectionnement de la filature du coton : j&rsquo;ai peut-\u00eatre exag\u00e9r\u00e9 ; mais je vous ai pr\u00e9venu que j&rsquo;\u00e9tais de Bordeaux. Il n&rsquo;en est pas de m\u00eame de l&rsquo;huile de colza : sa graine, indig\u00e8ne, ne se transporte que dans un rayon limit\u00e9 ; sa culture appartient, presqu&rsquo;en entier, \u00e0 la Flandre : Lille est depuis long-temps en possession d&rsquo;en extraire et d&rsquo;en exporter l&rsquo;huile ; elle n&rsquo;a point de concurrence \u00e0 vaincre chez l&rsquo;\u00e9tranger ; la main d&rsquo;oeuvre ordinaire, peu co\u00fbteuse, n&rsquo;est susceptible d&rsquo;aucune diminution sensible. Quel est donc l&rsquo;avantage de remplacer les moulins par une machine \u00e0 vapeur ? Est-ce qu&rsquo;elle marche \u00e0 tous les vents, et m\u00eame quand il n&rsquo;en fait pas ? Mais jusqu&rsquo;ici les vents ont toujours suffi \u00e0 nos moulins ; il semble m\u00eame que, sensible \u00e0 nos voeux, le Dieu des vents redouble d&rsquo;ardeur quand vient le temps des provisions d&rsquo;hiver.<br>Si ces l\u00e9gers avantages de la machine (d&rsquo;une diminution de la main-d&rsquo;oeuvre et de tourner \u00e0 tous les vents) sont peu sensibles, en revanche, ses inconv\u00e9nients sont effrayans : car ces moulins, dont elle a d\u00e9j\u00e0 diminu\u00e9 la valeur, en raison du temps calcul\u00e9 qu&rsquo;elle doit mettre \u00e0 les renverser tout-\u00e0-fait, ces moulins, dis-je, \u00e9lev\u00e9s pendant une longue suite d&rsquo;ann\u00e9es, sont une propri\u00e9t\u00e9 non seulement particuli\u00e8re \u00e0 leurs ma\u00eetres, mais encore g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la province. Diss\u00e9min\u00e9es dans un grand nombre de mains, les huiles qu&rsquo;ils fabriquent, circulent dans le commerce, tandis qu&rsquo;elles se trouveront toutes r\u00e9unies dans un petit nombre de maisons, si, comme on le croit, on parvient \u00e0 faire une machine \u00e0 vapeur qui puisse employer toute la graine des environs. Alors viendra tout naturellement le monopole, monstre toujours combattu dans tous les pays, monstre toujours \u00e0 combattre.<\/i><\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p><i>Les entrepreneurs de machines agissent dans leur int\u00e9r\u00eat particulier ; c&rsquo;est naturel : je ne pr\u00e9tends pas les en bl\u00e2mer, mais je vous en prie, Monsieur l&rsquo;Editeur, d&rsquo;ins\u00e9rer ma lettre dans un des prochains num\u00e9ros de votre journal, afin de mettre sous les yeux du public une question qui me para\u00eet importante, puisqu&rsquo;elle int\u00e9resse un grand nombre de citoyens.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p><b>Note du R\u00e9dacteur : <\/b>La question agit\u00e9e par Monsieur le bordelais est en effet tr\u00e8s-grave, puisque d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 elle peut tendre \u00e0 restreindre la libert\u00e9 de l&rsquo;industrie, et que de l&rsquo;autre elle touche de fort pr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat d&rsquo;une foule de famille, dont l&rsquo;existence peut-\u00eatre compromise, par suite de sp\u00e9culations profitables \u00e0 un seul, nuisibles \u00e0 tous les autres. Ami et d\u00e9fenseur de toutes nos libert\u00e9s; ami non moins ardent de mes compatriotes et de l&rsquo;humanit\u00e9, mon r\u00f4le, quant \u00e0 pr\u00e9sent, est de pr\u00e9senter au public les pi\u00e8ces de ce proc\u00e8s. Plus tard, lorsque j&rsquo;aurai recueilli tous les renseignements n\u00e9cessaires, je pourrai faire conna\u00eetre mon opinion sur ce sujet, opinion que je donnerai comme mienne et non comme bonne. \u00ab\u00a0<br>Comme on le voit, l&rsquo;inqui\u00e9tude perce d\u00e9j\u00e0 quant \u00e0 leur avenir avec la vapeur dont les premi\u00e8res machines apparaissent \u00e0 Lille vers 1814. Le second texte, de M. Delille, est paru dans le Journal de la Meunerie et de la Boulangerie du 15 janvier 1886, soit \u00e0 la fin des moulins \u00e0 vent. Il n&rsquo;en reste plus que quelques-uns \u00e0 cette date, les autres, comme l&rsquo;avait bien pressenti Phomme qui avait r\u00e9pondu au voyageur de Bordeaux, ayant subi la concurrence des usines \u00e0 vapeur.<br>\u00a0\u00bb Jadis, et il n&rsquo;y a pas longtemps encore (les anciens s&rsquo;en souviennent bien), l&rsquo;\u00e9tranger arrivant par l&rsquo;antique diligence ou la chaise de poste \u00e9tait frapp\u00e9, aux abords de Lille, par un spectacle nouveau pour lui. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas, comme de nos jours, une for\u00eat de chemin\u00e9es d&rsquo;usines vomissant des torrents de fum\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9talait devant ses yeux ; mais de toutes parts, \u00e0 gauche, \u00e0 droite, par devant, par derri\u00e8re, l\u00e0-bas pr\u00e8s de l&rsquo;horizon, ici pr\u00e8s de lui sur le bord de la route se dressaient des moulins \u00e0 vent, fant\u00f4mes aux longs bras, dont les sourds g\u00e9missements ne laissaient pas que d&rsquo;\u00eatre assez lugubres dans les t\u00e9n\u00e8bres de la nuit. C&rsquo;\u00e9tait surtout du c\u00f4t\u00e9 du midi, vers la route conduisant \u00e0 Paris, que ces moulins s&rsquo;\u00e9taient rassembl\u00e9s. Ils formaient l\u00e0 une v\u00e9ritable arm\u00e9e qui e\u00fbt donn\u00e9 sans doute bien \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir au c\u00e9l\u00e8bre don Quichotte. Il s&rsquo;\u00e9taient tant et tant multipli\u00e9s que l&rsquo;endroit, appel\u00e9 de toute \u00e9ternit\u00e9 faubourg des Malades, on \u00e9tait venu peu \u00e0 peu \u00e0 s&rsquo;appeler les Moulins. De l\u00e0, ils s&rsquo;\u00e9tendaient vers les villages environnants : Ronchin, Lesquin, qui poss\u00e9dait un moulin dont les coups d&rsquo;aile \u00e9taient \u00e0 bon droit redout\u00e9s ; F\u00e2ches, Thumesnil, etc. L&rsquo;un \u00e9crasait le bl\u00e9, l&rsquo;autre exprimait l&rsquo;huile de la graine du colza ; l&rsquo;autre encore broyait les bois de teinture ; tous enfin \u00e9taient d&rsquo;utiles serviteurs. Il n&rsquo;\u00e9tait pas jusqu&rsquo;\u00e0 leur bruit monotone qui, plus ou moins intense, ne servit \u00e0 renseigner les braves bourgeois sur le temps pluvieux ou serein r\u00e9serv\u00e9 au lendemain. H\u00e9las ! tout passe, tout s&rsquo;en va : la vapeur a remplac\u00e9 le vent et, de nos jours, l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, on d\u00e9molit ces vieux moulins dont la silhouette se d\u00e9tachant sur nos horizons gris ne manquait pas d&rsquo;une certaine po\u00e9sie. Quoi qu&rsquo;il en soit, pour les \u00e9trangers, nos moulins \u00e9taient la caract\u00e9ristique de nos plaines, et j&rsquo;imagine que c&rsquo;\u00e9tait au temps jadis une des impressions qui frappaient le plus l&rsquo;esprit des voyageurs. Et si j&rsquo;en juge ainsi, c&rsquo;est que pr\u00e9cis\u00e9ment il me souvient qu&rsquo;en un vieux bouquin qu&rsquo;un de ces jours derniers je feuilletais, un voyageur fran\u00e7ais parcourant la Flandre vers 1661, avait not\u00e9 parmi ses souvenirs les plus marquants certaines particularit\u00e9s relatives \u00e0 nos moulins flamands, voire m\u00eame lillois. Il avait, entre autres, remarqu\u00e9 un moulin \u00e0 vent pr\u00e8s de Lille \u00ab\u00a0bien plus grand que ceux qui servent ordinairement \u00e0 moudre le bl\u00e9 et que l&rsquo;on employait \u00e0 couper du bois au moyen de ressorts et de divers ferrements, et en une seule fois, ajoute-t-il, il coupait jusques \u00e0 seize planches d&rsquo;ais.\u00a0\u00bb<br>Le moulin des P\u00e8res J\u00e9suites, situ\u00e9 sur la rivi\u00e8re, \u00e9tait d&rsquo;apr\u00e8s les m\u00eames voyageurs, fort remarquable en ce que, non seulement il brisait le bl\u00e9 et le faisait tomber sous la meule, mais encore il s\u00e9parait la farine d&rsquo;avec le son et la tamisait en divers tonneaux, grosse ou menue ainsi qu&rsquo;on le voulait. On se servait m\u00eame de ce moulin pour envoyer l&rsquo;eau, soit dans les cuves pour brasser la bi\u00e8re, soit dans les greniers pour tremper l&rsquo;orge et la faire germer.<br>Les merveilles op\u00e9r\u00e9es par cette machine \u00e9taient produites par une chute d&rsquo;eau, et bon nombre de ces moulins existaient alors sur les cours d&rsquo;eau qui sillonnaient la ville. Sans parler du moulin Saint-Pierre qu&rsquo;une chute d&rsquo;eau actionne encore, qui ne se souvient du moulin \u00e0 eau qui occupait l&#8217;emplacement de l&rsquo;\u00e9cole de natation actuelle et dont les eaux mugissantes retombaient en cascades sur les aubes de la roue et allaient se perdre en remoux \u00e9cumeux dans les foss\u00e9s des fortifications ? Mais les cours d&rsquo;eau peu rapides de notre pays de plaines n&rsquo;\u00e9taient gu\u00e8re propices \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement de ce genre de moulins, c&rsquo;est ce qui peut expliquer la pr\u00e9f\u00e9rence qu&rsquo;on eut toujours chez nous pour le vieux moulin \u00e0 vent.<br>Rappelons en passant que la mouture des farines et m\u00eame le droit de vent \u00e9tait au moyen \u00e2ge un droit seigneurial que la comtesse Jeanne avait transf\u00e9r\u00e9 pour les environs de Lille \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital qu&rsquo;elle avait fond\u00e9 et qui, de nos jours, porte encore son nom. Il fallait pour \u00e9tablir un moulin dans un rayon d&rsquo;une lieue autour de Lille, payer une redevance annuelle \u00e0 cet h\u00f4pital. Les moulins \u00e0 vent n&rsquo;\u00e9taient pas seulement install\u00e9s dans les faubourgs, quelques-uns aussi \u00e9taient plac\u00e9s sur les remparts de la ville. C&rsquo;est sans doute \u00e0 la pr\u00e9sence de moulins que la porte des Moleniers, qui fut remplac\u00e9e par la porte Notre-Dame ou de B\u00e9thune, devait son nom qu&rsquo;elle a l\u00e9gu\u00e9 d&rsquo;ailleurs \u00e0 la rue du Molinel. Au si\u00e8ge de 1667, les assi\u00e9geants avaient surnomm\u00e9 la batterie servie par les canonniers bourgeois la batterie du meunier, \u00e0 cause de sa position pr\u00e8s d&rsquo;un moulin sur le rempart. Enfin, il y a quelque trente ans, un moulin existait encore sur les fortifications de la porte de Fives ; par une belle nuit, un incendie le f\u00eet dispara\u00eetre. Non loin de l\u00e0 se trouve la rue des Moulins-de-Garance, qui doit probablement son nom \u00e0 des moulins plac\u00e9s sur les remparts.<\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p>L&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre ils disparaissent les moulins de la plaine, et leur arm\u00e9e, apr\u00e8s avoir pendant des si\u00e8cles agit\u00e9 ses bras dans la campagne, s&rsquo;\u00e9miette et se rar\u00e9fie, mais qui sait s&rsquo;il faut leur dire adieu et non pas au revoir ?<br>L&rsquo;industrie n&rsquo;est-elle pas un \u00e9ternel recommencement ? Et, gr\u00e2ce aux nouvelles applications de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, n&rsquo;est-il pas possible qu&rsquo;un jour, la force du vent recueillie par des moulins, vienne remplacer ou renforcer la vapeur qui les avait d\u00e9tr\u00f4n\u00e9s ? \u00ab\u00a0.<br>L\u00e0 aussi, l&rsquo;auteur a eu un bon pressentiment ! La vapeur qui a eu son heure de gloire a rendu l&rsquo;\u00e2me, d\u00e9tr\u00f4n\u00e9e par des moteurs plus performants, mais les moulins \u00e0 vent, qu&rsquo;on nomme maintenant \u00e9oliennes, resurgissent dans nos paysages !<br>Ainsi, comme on le voit, les moulins ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la ville. Non par les moulins \u00e0 farine, car l&rsquo;on s&rsquo;aper\u00e7oit que leur nombre n&rsquo;a pas vari\u00e9 depuis le XVIe si\u00e8cle jusqu&rsquo;au XIXe, alors que la population a augment\u00e9. Mais par les moulins \u00e0 huile, autrement appel\u00e9s tordoirs. Ils apparaissent d\u00e9j\u00e0 au XHIe si\u00e8cle, mais vont prolif\u00e9rer \u00e0 partir du XVIe avec 29 constructions, et surtout au XVIIe si\u00e8cle avec 71 \u00e9rections. Le XVIIIe si\u00e8cle verra encore 44 nouveaux tordoirs et une vingtaine par la suite. Si la mouture du bl\u00e9 \u00e9tait un monopole de l&rsquo;h\u00f4pital Comtesse, dont l&rsquo;histoire est indissociable de celle des moulins, la fabrication de l&rsquo;huile a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite laiss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;initiative des bourgeois, bien souvent \u00e9chevins de la ville. Ceci \u00e0 condition bien s\u00fbr de payer le fameux droit de vent \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital qui en avait l&rsquo;exclusivit\u00e9 gr\u00e2ce au don de la comtesse Jeanne de Flandre en 1243, prot\u00e9g\u00e9 et soutenu par tous les souverains successifs jusque la R\u00e9volution. On cite toujours l&rsquo;industrie textile comme source de richesse de la ville de Lille, mais on m\u00e9conna\u00eet trop celle que les moulins \u00e0 huile ont apport\u00e9 \u00e0 la ville. En effet, l&rsquo;huile \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 de nombreuses utilisations : fabrication de peinture, de savon, de mastic, de produits \u00e0 graisser les machines, \u00e0 l&rsquo;\u00e9clairage de la ville, mais aussi \u00e0 usage comestible pour l&rsquo;huile d&rsquo;oeillette, rempla\u00e7ant chez nous l&rsquo;huile d&rsquo;olive. Ces huiles faisaient l&rsquo;objet d&rsquo;un commerce important, dans une grande partie de la France et \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Des familles d&rsquo;olieurs, des dynasties de fabricants d&rsquo;huile se sont constitu\u00e9es, formant une cat\u00e9gorie \u00e0 part de la population. A tel point que la commune de Wazemmes qui comptait le plus grand nombre de ces tordoirs s&rsquo;est divis\u00e9e sous la pression des fabricants, marchands et n\u00e9gociants d&rsquo;huile. En 1832, ceux-ci, habitant le Faubourg de Paris, ancien Faubourg des Malades, adress\u00e8rent une p\u00e9tition comportant 285 noms en vue d&rsquo;obtenir leur d\u00e9tachement de Wazemmes. L&rsquo;autorisation fut accord\u00e9e le 18 mai 1833 par ordonnance du roi Louis-Philippe, la commune portant d\u00e9sormais le nom \u00a0\u00bb Les Moulins \u00ab\u00a0. Nom qui sera chang\u00e9 le 24 septembre 1849 par \u00a0\u00bb Moulins-Lille \u00a0\u00bb pour la diff\u00e9rencier de la ville de Moulins.<\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est que de constater la composition du premier conseil municipal \u00e9lu, pour s&rsquo;apercevoir que tous touchent \u00e0 l&rsquo;huile. En voici la liste :<\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Bauvin S\u00e9raphin, charpentier de moulins, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins, B\u00e9riot-Boone, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins,<\/li>\n<li>Bernard Charles, n\u00e9gociant, commissaire en huile, Bonnier Fran\u00e7ois, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins,<\/li>\n<li>Bont\u00e9 Adrien, n\u00e9gociant, propri\u00e9taire de moulins, Cavroy No\u00ebl, tonnelier (profession tr\u00e8s li\u00e9e aux tordoirs),<\/li>\n<li>Delbergue Fran\u00e7ois, n\u00e9gociant en huile, grains et tourteaux,<\/li>\n<li>Denniel Gr\u00e9goire, famille de fabricants d&rsquo;huile et tonnelier,<\/li>\n<li>Duriez-Vion, aubergiste et fabricant d&rsquo;huile, Fr\u00e9maux Antoine, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins,<\/li>\n<li>Guermonprez Adrien, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins,<\/li>\n<li>Guermonprez Marcelin, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins,<\/li>\n<li>Letellier Fran\u00e7ois, propri\u00e9taire d&rsquo;un moulin, Morelle Charles, Olivier Adolphe, Palmart Pierre, fabricant d&rsquo;huile et tonnelier,<\/li>\n<li>Parsy Floris, n\u00e9gociant en huile, grains et graines, propri\u00e9taire d&rsquo;un moulin,<\/li>\n<li>Roiussel Auguste, n\u00e9gociant, commissaire en huile,<\/li>\n<li>Six Augustin, propri\u00e9taire,<\/li>\n<li>Vigneron-Siegez, fabricant d&rsquo;huile, propri\u00e9taire de moulins.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<\/p>\n<p>Le premier maire est Floris Parsy, suivi d&rsquo;Adrien Bont\u00e9 (1840-1846) et enfin de Philippe B\u00e9riot jusqu&rsquo;en 1858. Le premier maire de Wazemmes, Jean-Baptiste Petit, \u00e9lu au premier tour le 26 janvier 1790, \u00e9tait lui aussi propri\u00e9taire de moulins, mais \u00e0 farine. Il retrouva son poste de maire le 20 septembre 1830, avec comme adjoint Denis M\u00e9resse, fabricant de papier, et B\u00e9riot-Boone qui sera remplac\u00e9 en 1831 par Floris Parsy. M\u00eame Lille a eu des maires fabricants ou n\u00e9gociants en huiles : Nicolas-Joseph Gentil-Muiron (1748-1828) et Pierre-Joseph Bonte-Pollet (1779-1864).<br>Mais l&rsquo;histoire s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re, la ville de Lille \u00e9touffe dans ses remparts alors que les villages avoisinants s&rsquo;enrichissent gr\u00e2ce au d\u00e9veloppement industriel : filatures, ateliers de constructions m\u00e9caniques \u00e0 Moulins-Lille, arriv\u00e9e en 1846 du chemin de fer \u00e0 Fives. Le maire de Lille, Auguste Richeb\u00e9, se rend en personne aupr\u00e8s de Napol\u00e9on III pour r\u00e9clamer l&rsquo;annexion des communes voisines. Le d\u00e9cret est publi\u00e9 le 13 octobre 1858. Wazemmes, Moulins-Lille, Esquermes et Fives font dor\u00e9navant partie de Lille, qui abat une grande partie de ses vieux remparts pour \u00e9loigner ceux-ci en englobant Wazemmes, et la presque totalit\u00e9 de Moulins-Lille et Esquermes. Les vieux moulins \u00e0 vent vont en subir le contre-coup, mais d\u00e9j\u00e0 avant l&rsquo;annexion ils subissaient la concurrence des huileries \u00e0 vapeur. De nombreux moulins hors des nouveaux remparts vont encore cependant subsister une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es, les derniers disparaissant vers 1895.<\/p>\n<p>\n\n\n<p><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce titre peut sembler pr\u00e9somptueux pour le lillois d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, m\u00eame si l&rsquo;un des quartiers de la ville se nomme Moulins-Lille. Or combien de communes ne poss\u00e8dent-elles pas un lieu-dit Le Moulin ? Il est donc tout \u00e0 fait normal que Lille a le sien. Mais qui peut s&rsquo;imaginer ces moulins dans la ville maintenant compl\u00e8tement urbanis\u00e9e ? Il faut sortir les archives, les anciens plans, pour d\u00e9couvrir ces dizaines de moulins \u00e0 vent, 111 exactement en 1829, \u00e0 l&rsquo;apog\u00e9e de leur gloire, tous situ\u00e9s dans les vastes plaines qu&rsquo;\u00e9taient \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque les villages de Wazemmes, Esquermes et Fives.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uag_custom_page_level_css":"","advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":"","site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"default","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"ast-content-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-801","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoires-locales"],"author_meta":{"display_name":"Fran\u00e7ois SCHERPEREEL","author_link":"https:\/\/arrascompostelle.fr\/?author=3"},"featured_img":null,"jetpack_featured_media_url":"","uagb_featured_image_src":{"full":false,"thumbnail":false,"medium":false,"medium_large":false,"large":false,"1536x1536":false,"2048x2048":false},"uagb_author_info":{"display_name":"Fran\u00e7ois SCHERPEREEL","author_link":"https:\/\/arrascompostelle.fr\/?author=3"},"uagb_comment_info":1,"uagb_excerpt":"Ce titre peut sembler pr\u00e9somptueux pour le lillois d'aujourd'hui, m\u00eame si l'un des quartiers de la ville se nomme Moulins-Lille. 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